Corsica...
Par JPas, mercredi 10 décembre 2008 à 17:32 :: Hasta la Victoria Sempre :: #285 :: rss
Aprés plus d'un mois en terre Corse, je me décide enfin à écrire.
C'est fou comme quelque chose qui m'est habituellement assez facile et
naturel: écrire, est rendu difficile par la complexité et l'ambivalence
de l'objet que je vais tenter de décrire.
Ainsi, petite "touriste" picarde, je tente comme je peux de me détacher de cette image si délectable et si rependue du touriste parisien inquisiteur et qui se crois tout permis, comme un colon en terre conquise.
Après quelques échanges, rencontres, cette première étape semble dépassée (sans doute un peu facilitée par le fait que le "mauvais touriste" voyage peu en cette saison, et que par conséquent, je ne suis pas là que pour le soleil, la mer bleue, et raconter fièrement à mon retour que j'ai échappé aux bombes).
Et pour cause, pour mon premier séjour en Corse, j'assiste à un évènement presque historique, qui anime toutes les conversations: il n'a jamais fait un temps aussi pourri en Corse depuis plus de trente ans, et il est tombé en un mois l'équivalent de six mois de pluie habituellement en cette saison.
J'assiste donc, un peu blasée, à ces longues lamentations sur le temps, tandis que bien que mauvais, ce temps ne semble pas si apocalyptique que ça à la petite picarde que je suis.
Voilà, la partie facile, la météo étant écrite, la pression monte. Cette angoisse n'est pas celle de la page blanche, tant ma rencontre avec la Corse est riche d'émotion, de découvertes et de rencontres, c'est plutôt la peur de se tromper, d'être lu par un corse, dont l'oeil afuté ne manquera pas de saisir la moindre occasion de lire dans ma naïveté ou ma méconnaissance du mépris ou du dédain.
Le corse pourtant est le premier a dépeindre ses propres fragilités et ces ambivalences, mais il semble seul à être autorisé à le faire.
On ressent derrière cette susceptibilité insulaire des années de violences (de toutes sorte) subie et venue de l'étranger.
Alors quand vous arrivez on vous regarde, on parle, on s'interroge, mais cette barrière est vite dépassée quand vous entrez dans le dialogue, avec une once de bienveillance et de curiosité, vous apprivoiserez cette animal sauvage qu'est le corse qui deviendra vite un agneau et vous ouvrira les porte d'un univers insoupçonné.
Il y a ceux et celles qui vous raconterons la montagne et le maquis, les anciens et leurs traditions, les mazzeri (sorciers), les chants, et les veillées d'autrefois.Avec toujours une odeur de regret et de nostalgie de tout ce qui a été perdu avec les années.
Ce sentiment de perte omniprésent, obsessionnel m'intriguait.
Je pouvais entendre ces récits des temps passés, où tout semblait plus vrai, plus authentique de la bouche de mon grand père, ou des "grandes personnes" comme les appellent les guyanais, mais jamais avec autant de virulence qu'ici, et y compris chez les jeunes génération.
On m'a alors expliqué que ce qui peut être parfois un peu fatiguant, sinon dérangeant, ce regret constant de "la corse d'autrefois" ne s'explique non pas par un certain chauvinisme ou nationalisme déplacé, mais par la rapidité d'acculturation qu'a connu la Corse, et en particulier la petit ville de Calvi.
A mesure que je grandissait le monde changeait, et je trouve ici à peu prêt le même mode de vie que celui du continent. Mais il y a vingt ans, le mode de vie ici était celui d'il y a quarante ans sur le continent.
La perte culturelle et identitaire que nous subissons tous est vécue ici à vitesse accéléré. Autrement dit, à mon age (25 ans), un corse a vu son univers changer à peu prêt autant que ma grand mère en une vie entière.Le tissus social s'appauvrit, les anciens emportent dans leur tombe des savoirs et des croyances ancestrales, sans que les jeunes génération n'y soient initiées. Il faut se battre pour apprendre la langue corse, pour avoir un cinéma, un théâtre ou même un restaurant ouvert dés que la saison touristique se termine. La corse, et en particulier Calvi semble vivre par et pour le tourisme, et laisse les habitants dans un vide immense une fois la saison passée.
Alors de nombreux jeunes, lassés de tenter de se battre pour obtenir un peu de culture ou de loisirs, impossible à obtenir des administration envahies de politiciens véreux attendent.Il y a une sorte de langueur, de résignation. On attend sans vraiment savoir quoi. La pulsion de mort envahie progressivement les esprits. L'argent devient le seul but à atteindre, car il est nécessaire pour donner accès à la vie sociale calvaise, celle des bars et restaurants hors de prix que seuls les touristes font vivre l'été. Quête presque perdue d'avance faute d'emploi.
Comment être autrement que frustré et nostalgique dans un tel contexte. La vie et la culture arrivent du dehors, comme une vague, une fois par an, elle vient créer des envies de créations, de consommation, puis la vague part et laisse les envies sans aucun moyen de les assouvir.
Cette île est donc celle du fantasme, le fantasme de cette culture si forte et si riche qui semble nous échapper progressivement, et en même temps les fantasmes de l'argent à profusion et du talent artistique reconnu. Le tout semble figé dans cette ville mortifiée qui veut devenir une station balnéaire géante pour vacanciers fortunés.
Le tableau semble sombre mais certains résistent, et heureusement, et de petite victoires sont gagnées chaque jours. Les résistants s'épuisent à lutter contre ce lent pourrissement qui semble inaliénable et avoir une volonté propre. Les résistants s'expriment, créent des lieux de vie, tentent de développer l'économie locale, sauvent quelques traces du patrimoine en danger.
De grande victoires ont été gagnées, n'oublions pas le Reacquistu,ce mouvement populaire de réappropriation de la culture corse, de la langue, des arts, et des savoirs faire. Dans les années quatre vingt donc une prise de conscience et une recréation ou réactivation d'une forme d'identité collective corse. Caim (ethnologue) décrit la période actuelle "post reacquistu" comme une période en apparence plus apaisée,où s'exprime toujours la crainte d'une perte des valeurs, accompagnée d'une "crise morale" ("Du Reacquistu au désenchantement"). Crise morale palpable chez certains "enfants de reacquistu" que je rencontre.
Certains luttent donc, d'autres, nombreux, se résignent, à force de tentatives d'actions infructueuses ou avortées, mais gardent la douloureuse conscience d'une société malade.
D'autres enfin, les plus jeunes se construisent dans ce cocon insulaire à la fois sécurisant et aliénant, s'achètent des chaussures à 300 euros pour faire comme tout le monde et vont chercher le soir l'aide alimentaire de la croix rouge, les bottes cirées aux pied, le petit sac Givanchy et se cachant quand même derrière d'immenses lunettes de soleil Dior, éviter à tout pris d'être vu, car le paraitre compte bien plus que l'être.
Heureusement il survie dans ce petit univers malmené des richesses d'une valeur inégalable.
Marcher au hasard des rues tortueuses du petit village de San'Antoninu par exemple, y croiser trois vielles femmes toutes de noir vêtues, en deuil depuis vingt ans, aux visages rudes et aux yeux chaleureux, qui discutent sur un petit banc de pierre sans prêter attention aux montagnes majestueuses qui les entourent et à l'aigle qui les survole.
La passion d'une femme (qui se reconnaitra) quand elle raconte les recettes et secrets culinaires de son île, ses saveurs, ses odeurs, et l'étincelle dans le regard quand elle nous offre un dessert selon la recette de sa propre grand mère.
Des scènes hors du temps, pleine de vie, de cette ambivalence qui caractérise si bien la Corse, à la fois rude et tendre, doux et amer. Le fade n'a pas sa place sur cette île. Les gens, les odeurs, les saveurs, la nature, tout y est fort et riche.
Je parle peu de la nature, non par manque d'intêret mais plutôt par humilité. Je préfère vous inviter à regarder mes photos.Chaque morceau de terre (à condition qu'elle soit vierge des constructions humaines bien sûr) force le respect et invite à la méditation. Les montagnes torturées semblent surgir directement de la mer d'un bleu azur (ce qu'on apprécie beaucoup quand on arrive des côtes guyanaises à l'eau marron foncé). Les plaines de maquis immaculées remplies de trésors aromatiques d'où émerge parfois un étrange rocher énorme, biscornu, comme une sculpture indéchiffrable posée là négligemment par un dieu quelconque. Ces forêts si différentes les unes des autres aux arbres tantôt majestueux tantôt tordus et torturés, le sol couvert de mousse et de lichens, comme un douillet matelas pour les lutins et les elfes gardiens de l'âme de ces forêts pleines de vie, bien que très peu peuplées. La saison y fait sans doute mais aucun animal ni même insecte ne semble élire domicile dans cette nature pourtant si riche. Malgré cela elle semble comme habité, vivante, ayant une volonté propre qui nous dépasse.
Bon, pour quelqu'un qui avait peur d'écrire je réalise d'un coup qu'une fois partie je ne m'arrête plus, en tout cas j'espère avoir donné envie à ceux qui ne connaissent pas la Corse de la visiter, et ne pas avoir blesser ceux qui y vivent. J'attend leurs commentaires avec impatience
Pace e Salute
Juju.
Vu Sur: Blog-o-glob.net











Commentaires
1. Le jeudi 11 décembre 2008 à 08:44, par Gilou
2. Le jeudi 11 décembre 2008 à 16:25, par doublenette
3. Le vendredi 12 décembre 2008 à 11:26, par Stéphane Serra
4. Le vendredi 19 décembre 2008 à 18:56, par metre carré
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